Emmanuelle Beauchamp
Le Château Frontenac au soleil couchant, Québec

Depuis 1608

Le Québec n’est pas une province.C’est une nation.

Cartier l’a nommé. Champlain l’a fondé. Les Patriotes sont morts pour lui. Duplessis l’a tenu. De Gaulle l’a crié. Lévesque l’a porté jusqu’aux urnes. Un héritage n’est pas un musée. C’est une promesse à tenir.

La thèse

Le vrai Canada, c’est le Québec. Parce que c’est d’ici que tout commence.

Le mot est né sur le fleuve. Le peuple qui le portait parlait français. On a ensuite bâti un Dominion, une feuille, une police de la pensée, et l’on nous a expliqué que nous étions une région. Nous ne le sommes pas. Nous sommes le commencement. Le reste est une administration.

Visages

Ceux qui nous ont faits

Pas des statues de cire. Des hommes qui ont nommé, fondé, combattu, tenu, crié, gouverné. Lisez-les. Ils n’ont pas vécu pour que nous ayons honte.

Portrait de Jacques Cartier

1534

Jacques Cartier

Il nomme le pays

Le mot Canada naît ici.

En 1534, à Gaspé, il plante une croix. Il remonte le fleuve, hiverne à Stadaconé — là où s’élève Québec. Du mot iroquoien kanata, village, il tire un nom. Ce nom n’appartenait pas à Ottawa. Il appartenait au Saint-Laurent.

Gravure de Samuel de Champlain

1608

Samuel de Champlain

Père de la Nouvelle-France

Il ne découvre pas. Il fonde.

Le 3 juillet 1608, l’Abitation de Québec s’élève au pied du cap Diamant. Une palissade, des canons, un peuple. Quatre siècles plus tard, nous parlons encore sa langue. Un fondateur ne demande pas la permission d’exister.

Portrait de Louis-Joseph Papineau

1837

Louis-Joseph Papineau

Tribune des Patriotes

Un peuple qui se couche n’est plus un peuple.

Il n’a pas inventé la colère. Il l’a dite. Les 92 résolutions, l’Assemblée des six comtés, le drapeau vert-blanc-rouge : un peuple qui refuse d’être une colonie d’administration. Les armes suivront. La mémoire, elle, n’a jamais déposé.

Maurice Duplessis à son bureau

1936–1959

Maurice Duplessis

Chef de l’Union nationale

L’autonomie n’est pas un caprice.

On l’a recouvert du mot « noirceur » pour ne plus avoir à le lire. Duplessis a tenu l’État provincial comme une frontière. Impôt provincial, hydro, refus des subsides fédéraux qui achètent les compétences. On peut le juger. On ne peut pas faire semblant qu’il n’a pas compris la tutelle.

Charles de Gaulle au balcon de l’hôtel de ville de Montréal, 24 juillet 1967

24 juillet 1967

Charles de Gaulle

Le cri du balcon

Vive le Québec libre !

Chemin du Roy. Foules. Puis l’hôtel de ville de Montréal. Quatre mots, et Ottawa tremble. Un chef d’État libre a reconnu, à voix haute, ce que nos élites chuchotaient. Le général n’a pas créé le désir. Il l’a nommé devant le monde.

René Lévesque en conférence de presse

1976–1985

René Lévesque

Premier ministre · Parti québécois

Un pays, ce n’est pas un rêve. C’est un rendez-vous.

La cigarette, la voix râpeuse, la loi 101. Il a rendu le français non négociable. En 1980, le peuple a dit non — de justesse, par peur, par habitude. Le rendez-vous n’est pas caduc. Un oui n’expire pas. Il attend.

Champlain traçant le plan de Québec, souvenir du 300e, 1908

1534–1608

C’est d’ici que tout commence

On nous a appris le Canada comme s’il était tombé du ciel en 1867, avec une feuille d’érable et un chemin de fer. C’est un mensonge poli. Le mot Canada est né sur le Saint-Laurent, dans la bouche d’un Breton, au-dessus d’un village iroquoien. Stadaconé. Hochelaga. Québec. Montréal.

Pendant deux siècles, Canadien a voulu dire nous. Français d’Amérique. Habitants. Filles du Roy. Coureurs des bois. Les autres s’appelaient les Anglais. Ce n’est pas de la nostalgie : c’est de la philologie. On nous a volé jusqu’à notre nom, puis on nous a expliqué que le « vrai » Canada était à Toronto.

Champlain ne « colonise » pas un décor vide. Il plante une habitation, une alliance, une langue. 1608. Nous sommes l’un des plus vieux peuples européens d’Amérique. Pas une minorité. Pas un folklore. Une fondation.

Assemblée des six comtés, peinture de Charles Alexander Smith

1837–1838

Les Patriotes n’étaient pas un club

Saint-Charles, octobre 1837. Une foule, un monument, Papineau. On vote des résolutions. On lève un drapeau. Puis Saint-Denis — une victoire. Saint-Charles — une défaite. Saint-Eustache — l’église canonée, les hommes brûlés dans la pierre. Douze pendus. Cinquante-huit déportés en Australie.

Lord Durham a écrit ensuite le mode d’emploi : assimiler les Français, parce qu’un peuple sans histoire ne mérite pas d’État. On enseigne encore Durham comme un réformateur. C’était un liquidateur. Les Patriotes n’ont pas perdu une émeute. Ils ont tenu le premier rendez-vous d’un pays.

Charles de Gaulle, Vive le Québec libre, 24 juillet 1967

Duplessis · De Gaulle · Lévesque

Trois hommes, une même phrase

Duplessis a tenu la frontière juridique. De Gaulle a tenu la phrase. Lévesque a tenu la loi. Autonomie, cri, Charte de la langue française. Trois registres, un seul refus : nous ne serons pas une province comme les autres, parce que nous n’avons jamais été une province comme les autres.

Le 24 juillet 1967, un général français a dit à Montréal ce que nos instituts de sondage n’osent plus. Vive le Québec libre. Ottawa a parlé d’ingérence. Un peuple a parlé de reconnaissance. On n’oublie pas un baptême public.

Lévesque, lui, a transformé le désir en gouvernement. Loi 101. Référendum de 1980. Nuit des Longs Couteaux. On a triché la parole d’un peuple, puis on a demandé au peuple d’être sport. Un rendez-vous manqué n’annule pas le pays. Il l’ajourne.

Rites et culture

Ce que l’on transmet encore

Un peuple se reconnaît à table, en janvier, le 24 juin, dans une église de pierre, dans une ceinture tissée. Le folklore, c’est ce qu’il reste quand on a retiré le pays. Nous, nous gardons les deux.

La Saint-Jean

Le 24 juin n’est pas un long weekend. C’est l’anniversaire d’un peuple. Feux, drapeaux, Gens du pays. Un jour où l’on se souvient qu’on n’est pas une minorité folklorique.

La cabane à sucre

L’eau d’érable, les chevaux, la neige d’avril. Un rite plus vieux que la Confédération. On n’invente pas une nation dans un bureau : on la cuit, on la verse, on la partage.

La ceinture fléchée

L’Assomption, les flèches, le rouge. Ce n’est pas un costume. C’est le tissage d’un peuple qui a traversé les hivers sans demander à Londres la couleur de son fil.

Le Code civil

Ailleurs au Canada : common law. Ici : le droit civil, héritier de la Coutume de Paris. Deux logiques. Deux civilisations. On ne « bilingue » pas un code. On le vit, ou on le perd.

Le Vieux-Québec

La seule ville fortifiée au nord du Mexique. Pierre, pentes, toits de cuivre. Un décor pour touristes, dit-on. Non : une preuve. Nous étions une capitale avant d’être une province.

Les plaines d’Abraham

1759. Une bataille, un empire qui change de main. Nous sommes restés. La Conquête n’a pas tué la langue. C’est nous qui, parfois, la rangeons. La plaine est un rappel, pas un musée.

Pourquoi nous ne sommes pas le ROC

Une civilisation, pas une province

On nous répète que nous sommes des Canadiens qui parlent français. C’est l’inverse. Nous sommes un peuple français d’Amérique, auquel on a collé un passeport. La différence n’est pas un accent. C’est une origine.

Une langue, pas un service

Le français n’est pas une option bilingue. C’est la maison. Ailleurs au Canada, c’est une traduction. Ici, c’est la phrase d’abord. Un peuple qui parle sa langue n’est pas « inclusif ». Il est vivant.

Un droit, pas une copie

Code civil contre common law. Coutume de Paris contre Westminster. Nous n’avons pas « adopté » le Canada : le Canada s’est construit en partie sur notre dos, puis a déclaré la construction commune.

Une mémoire, pas un musée

Filles du Roy, Patriotes, Dollard, Carillon, Saint-Jean. Le ROC a des héros d’empire. Nous avons des survivants. Ce n’est pas la même église, ni le même hiver, ni la même table.

Un pacte, pas une province

1867 n’était pas l’entrée d’un dixième locataire. C’était le pacte de deux peuples. On a dilué le pacte en additionnant des chaises. Un peuple fondateur n’est pas un siège parmi dix.

Le devoir

Un héritage sans pays est un costume.

On peut chanter Gens du pays, manger la tire, lever le fleurdelisé le 24 juin, et rentrer le 25 dans une fédération qui décide qui entre, qui parle, qui enseigne. C’est de la folklorisation. L’héritage commande autre chose : des frontières, une langue qui n’a plus à s’excuser, une école qui raconte nos morts, un État qui dit non. L’indépendance n’est pas une nostalgie. C’est la seule façon de ne pas trahir Champlain, les Patriotes, Lévesque — et nos enfants.

Maîtres chez nous. Pas locataires. Vive le Québec libre.