Emmanuelle Beauchamp
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Mémoire · 29 juillet 2026

Carillon : quand la mémoire d’un peuple devient indésirable

À Carillon, au bord de la rivière des Outaouais, une stèle dépouillée rappelle Dollard des Ormeaux. Ce n’est pas de la nostalgie : c’est la dignité minimale d’un peuple qui refuse l’oubli.

À Carillon, au bord de la rivière des Outaouais, se dresse encore une stèle. Elle marque l’endroit exact où, en mai 1660, Dollard des Ormeaux et ses compagnons sont tombés en tentant de freiner une expédition iroquoise qui menaçait directement la survivance de la colonie. Ce n’est pas un mythe. C’est un fait historique documenté, un épisode fondateur de la Nouvelle-France — donc de nous.

Le monument qui commémore cet événement a été inauguré en 1919 sous l’impulsion de Lionel Groulx. Pendant des décennies, il a porté des bas-reliefs de bronze qui donnaient un visage aux hommes tombés ici. Ces bronzes ont disparu. Volés, selon toute vraisemblance. Ce qui reste est une stèle nue, dépouillée, exposée aux intempéries et à l’indifférence. Le contraste entre l’importance historique du lieu et l’état actuel du monument est frappant.

Une mémoire reléguée

Ce n’est pas un cas isolé. Depuis plusieurs décennies, la mémoire collective québécoise subit une pression constante. Le cadre fédéral canadien, centré sur le multiculturalisme, a progressivement relégué l’histoire spécifique des Canadiens français — notre histoire — au rang de récit parmi d’autres. Dans cette logique, les repères historiques propres au peuple québécois — monuments, figures, récits de fondation — deviennent secondaires, voire gênants. Ils ne s’inscrivent plus dans une continuité nationale, mais dans une mosaïque où aucune culture d’origine n’est censée primer.

Le résultat est tangible. Les lieux de mémoire se dégradent sans que les autorités compétentes ne semblent s’en émouvoir. Les programmes scolaires accordent de moins en moins de place à l’histoire de la Nouvelle-France et aux sacrifices qui ont permis à une société québécoise de survivre en Amérique. Les symboles qui rappellent une identité distincte sont souvent laissés à l’abandon ou contestés au nom d’une sensibilité contemporaine qui privilégie d’autres récits.

Majoritaires, et pourtant secondaires

Dans ce contexte, le peuple québécois se retrouve dans une position particulière : majoritaire sur son territoire, mais progressivement marginalisé dans le récit officiel du pays auquel on l’a rattaché. L’anglais canadien, dominant sur le plan démographique, économique et institutionnel, n’a jamais eu pour priorité de préserver notre mémoire. Les politiques multiculturelles, en multipliant les reconnaissances symboliques, ont eu pour effet collatéral d’effacer progressivement ce qui faisait la singularité historique du Québec.

Laisser le monument de Carillon dans son état actuel n’est donc pas qu’une question de négligence locale. C’est le reflet d’une attitude plus large : celle d’un Canada qui n’a pas besoin de se souvenir que nos gens sont morts ici pour que d’autres puissent y vivre. Quand un peuple accepte que ses lieux de mémoire tombent en friche, il accepte que son histoire perde de sa valeur.

Un acte de dignité

Restaurer ce monument, retrouver les bronzes disparus et les protéger n’est pas un geste de nostalgie. C’est un acte de dignité minimale. C’est refuser que la mémoire d’un peuple soit traitée comme un vestige gênant dans un pays qui préfère parler de diversité plutôt que de continuité.

Tant que des Québécois continueront de se rendre à Carillon et de refuser l’oubli, ce lieu restera vivant. Il ne le restera que si l’on cesse d’accepter, comme une fatalité, que notre histoire soit mise de côté.

Vive le Québec libre.

Ramenons le gros bon sens.